Intervention pour La Grande Loge féminine de France, réécrite à l’occasion de la publication de ses Rencontres du 9/11/2019 à la Maison du Barreau.
Extrait

Pour qui n’en a jamais fait l’expérience, aller en prison est un cheminement long, les étapes sont nombreuses, incertaines. La prison impose d’identifier la nature des relations entre tous les individus qui la peuplent, et de se repositionner sans cesse. Tout de la vie, de la mort, de la survivance, de la violence, de la solitude, de la promiscuité y est « rejoué » avec âpreté, sans concession. Plus que l’enfermement et l’isolement, la prison apprend vite, même pour quelqu’un de passage, qu’il n’y a aucun droit à l’erreur. Tout y est sur un fil. Ainsi, une curiosité naïve ne suffit pas quand on tente d’y atteindre son cœur qui est aussi son point névralgique : l’expression « libre » d’une parole. Il faut prendre le temps d’y aller et de découvrir que ce cœur possède une opacité plus grande encore que celle qu’on imagine à l’ombre des murs.
Patience, attention, endurance, ardeur sont des vertus cardinales pour cheminer vers un espace coupé du monde extérieur, pour apprendre à se déposséder des habitudes de la société d’où l’on vient, où tout semble accessible, visible, transparent. Sans doute des êtres vivent en milieu carcéral, ou plutôt « survivent » pour reprendre le mot de l’une des détenues, Babou.
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Transcender les genres
Frédéric Dumond
2017
Extrait

Des Vues impressionnées aux Antiportraits, de Barbe-bleue à Entresort, le travail de Marion Lachaise déjoue les catégories, pour déplacer le regard, l’absenter de toute forme d’attendu, l’emmener derrière les apparences, dans les profondeurs invisibles des êtres et des lieux. Elle opère par hybridations multiples, en créant des pièces qui empruntent à plusieurs registres, simultanément. ainsi le théâtre, l’artifice, le décor, la photographie, la vidéo sur écran numérique dans les Vues impressionnées, qui sont comme des portraits de paysage.
Ainsi la captation vidéo et le travail avec le modèle, le modelage, la sculpture, la projection vidéo dans Barbe bleue comme dans les Antiportraits, chaque pièce présentant comme le paysage mental de celui qui est portraituré. Dans Entresort il y a tout cela lié à une hybridation supplémentaire, celle d’un redimensionnement contemporain de la figure allégorique, chaque individu devenant figure archétypale d’un procès.
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En quête de visages
Marion Grébert
2014
Extrait

En quête de visages, enquêtes sur les visages : comment représenter par les moyens de l’art l’identité de ses contemporains au-delà de l’individualité, mais en-deçà de l’anonymat ? La sociologie à elle seule ne suffit pas à nous faire comprendre ce que tout autour nous voyons, et comment.
L’occasion est offerte de se projeter. Là se trouve pour Marion Lachaise la position essentielle par laquelle interroger qui nous sommes, jusqu’à la transformer en procédé artistique. Lors de la post-production, le plus souvent les têtes seules sont conservées. Sur l’écran, elles nous apparaissent par projection sur un objet qui se meut, qui tournoie et qui danse au milieu d’un noir de néant. Ainsi fonctionnent les Antiportraits, projet multiple au long cours engagé en 1996. Quand le son n’est pas tu, la voix répond, témoigne, dit d’où elle parle, d’où elle voudrait parler (à partir du songe, de la pensée ou de l’espoir), s’extrait de son lieu par ses paroles mêmes. Le visage se décompose, se recompose à la faveur des mouvements d’un château de carton (Barbe-Bleue - Visions de Judith, 2010), d’un petit homme modelé à lunettes (Antiportraits, Clairvaux, 2011-2015), d’une robe d’avocat (Entresort, 2014 à aujourd’hui). Le portrait ne se soucie guère de ressembler à ses modèles. Il ne veut que mettre leurs ombres en liberté. Murs des écoles, des prisons et des tribunaux, des cages et des donjons, ils sont tombés. Au fond des regards, au fond du noir cosmique, un nouveau décor s’élève aux confins de l’invisible. Ce que nous percevons est-il encore documentaire ? Dans le spectacle de l’installation, on ne sait si la fantasmagorie déréalise ou révèle la responsabilité dont la solitude nous charge dans les emplois qui nous sont collectivement attribués, enfant, juge, reclus, monstre.
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Jolly Psykrine, elle est une autre
Magdeleine Andricopoulos
1998
Extrait

Sourcils en arc exagérés, bouche monstrueuse, les yeux sont comme surlignés, encadrés en presque accent circonflexe, du latex... Les lèvres gonflées -­? des bouées dévorantes -­? de quoi ? Le visage de Jolly Psykrine serait-­il un masque ? Le masque de ce que nous avons été ou pouvons être encore, la promesse d’un paradis perdu, celui de l’innocence primitive avec tous ses débordements. Ses apparitions – ses parousies – nous prennent à l’improviste, Jolly Psykrine surgit, bondit sans crier gare ! Son monde est le nôtre et n’est pas le nôtre : elle est l’étrangère familière, figure dionysiaque, elle est d’ailleurs.
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