ANTIPORTRAIT : PROCESSUS PERFORMATIF

Hors de tout jugement sur les condamnations, je réinterrogeais la représentation du portrait sans le réduire à une captation, pas même documentaire. Comment faire un portrait qui trouve sa place entre le système carcéral qui domine les êtres et ce qui survit de l’être ? Pour atteindre le caractère réel de l’existence de ces détenu.es, un désinvestissement de l’idée de la ressemblance est indispensable. Ou pour le dire avec Roland Barthes, la ressemblance a quelque chose de dérisoire dans le rendu d’une « conformité à une identité civile, voire pénale ». Le portrait se devait d’être à l’épreuve de la représentation : « un sujet tel qu’en lui-même » (in La chambre claire, notes sur la photographie, Le Seuil, 1995).

Le visage est le siège d’émotions qui peuvent être perçues comme sincères ou trompeuses. Le visage est un théâtre en soi, scène pour le regard et moments de vérité. En explorant le morcellement, la figuration dans tous ses états (transfiguration, défiguration, reconfiguration), l’agencement de fragments du réel et de vides, comme une roche est formée de crevasses, je trouvais le moyen d’exprimer la profondeur du sujet : Antiportrait. L’intégrité du visage ne se laisse jamais voir. Incomplet, déchiré, bordé… il surprend, parfois jusqu’au monstrueux. Antiportrait joue avec la non reconnaissance des traits, avec l’inconnu, joue à nous « déshabituer ». Mais le jeu visuel a un autre sens, faire entendre une parole. Celle-ci nomme quelque chose sans jamais atteindre la totalité de l’être. Œuvrer pour dépayser l’homme de sa ressemblance, balayer la reconnaissance et les certitudes, est une façon de formaliser une égalité : la vie de tout homme n’est-elle pas une énigme ?
Antiportrait est le fragment favorable à faire passer la vie. « C’est comme une figure […] qui manque parce qu’elle est là, ayant tous les traits d’une figure qui ne se figurerait pas et avec laquelle l’incessant défaut de rapport, sans présence, sans absence, est le signe d’une commune solitude » (M. Blanchot, in Le pas au-delà, Gallimard, 1973)*.

*Extrait de En mille et un morceaux, une conversation entre Marion Lachaise et Corinne Rondeau, Les Cahiers de la Justice, revue de l’École nationale de la magistrature, Dalloz, avril 2020